Chroniques de rétention
La Cimade intervient en rétention depuis 1985. Aujourd'hui, plus d'une cinquantaine d'intervenants salariés et une vingtaine de bénévoles exercent, au quotidien, une mission d'aide à l'exercice des droits au profit des étrangers enfermés dans les 23 centres de rétention administrative (CRA) de métropole. Une centaine de bénévoles intervient dans plus de 35 locaux de rétention en France, et dans les CRA de Guyane et de Mayotte.
Ping-pong France-Algérie : non, ce n'est pas du sport (novembre 2009)
Il est jeune, pas très grand. Un très large sourire illumine son visage. Pourtant, M. Benhia n’a pas de quoi sourire, il se retrouve pour la septième fois en rétention. Cela fait seulement 6 mois que je travaille pour La Cimade dans un centre de rétention administrative (CRA), et c’est la deuxième fois que le vois. J’ai déjà vu des centaines de personnes mais je n’ai pas oublié l’histoire de M. Benhia.
Il est l’une des victimes de ce que nous appelons dans notre jargon le « ping-pong ». Pour M. Benhia, cela se passe entre la France et l’Algérie. Et malgré le terme, il ne s’agit pas de sport, bien que ce ping-pong-là nécessite une endurance et un mental d’acier.
M. Benhia est marocain, mais n’a aucun document pour le prouver. N’ayant obtenu de laissez-passer du Consulat du Maroc pour le renvoyer dans son pays, l’Administration l’a présenté au consulat algérien. Ce dernier, on ne sait pourquoi, a octroyé le laissez-passer permettant l’expulsion. C’est là que commence le ping-pong de M. Benhia.
Il est expulsé une première fois en Algérie. à son arrivée, la police algérienne estime qu’il n’est pas algérien et qu’il a commis un délit en se prétendant tel. Il est incarcéré 4 mois, puis ré-expulsé en France : c'est la police française qui vient le chercher en Algérie... M. Benhia se retrouve à la prison des Baumettes pendant 3 semaines.
Il effectuera ainsi trois autres séjours en prison en France et autant de passages en CRA. Il a à nouveau été expulsé en Algérie, où il a encore fait de la prison avant que des policiers français ne reviennent le chercher pour le ramener en prison en France. A chaque sortie de prison, il se retrouve dans un CRA en vue d’être expulsé.
M. Benhia est prêt à rentrer au Maroc. Il veut simplement que tout cela cesse. Je vois bien qu'il est au cœur d’un cercle vicieux. Il subit les absurdités d’une administration qui comptabilise autant d’expulsions inutiles et dévastatrices que de séjours en prison et de retour forcés en France. Il est marocain mais ne peut pas le prouver. Né dans un petit village, aucun document d’état civil n’a pu être établi. Le consulat algérien en France le reconnaît comme étant algérien ; mais l’Algérie condamne M. Benhia pour un fait commis par sa propre ambassade en France. Ubu n’aurait pas fait mieux !
M. Benhia est la balle de ping-pong, la patate chaude que se renvoient la France et l’Algérie depuis plus de 3 ans. Ce n’est pas un colis postal perdu, c’est un homme qui depuis des années subit une politique qui le dépasse. Il ne maîtrise plus rien, il encaisse les coups, il aimerait trouver la faille pour s’extirper de ce cauchemar administratif. Mais M. Benhia, qui n’a que 24 ans, est devenu si fataliste. Sa situation me révolte. Elle symbolise toute l’absurdité des quotas fixés par le ministère de l’Immigration. Elle est le reflet d’une politique qui n’écoute pas l’Homme.
M. Benhia sera finalement libéré. Cette fois-ci, il semble que le consulat algérien l’ait écouté. Il n’y a pas eu de laissez-passer. Il est libre. Mais il portera longtemps les stigmates des trois dernières années passées entre les prisons françaises et algériennes.
Réfléchir avant d'agir (novembre 2009)
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Oui allô ? Je travaille à La Cimade au CRA de Bobigny, je voudrais vous faire part de la situation de Monsieur Hamir X.
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Oui on s’en occupe on vous rappelle.
Je reviens de la pause déjeuner. Une policière me dit : « Lui, il est arrivé ce midi, il sort de prison, il parle allemand, il dit qu’il est réfugié ».
Du menottage en rétention
Je suis bénévole de La Cimade dans un local de rétention administrative, situé dans l'hôtel de police d'une préfecture. J'y vois fréquemment, ainsi que mes autres collègues bénévoles, arriver des étrangers transférés depuis le lieu de leur garde à vue.
Après avoir franchi sous escorte dans un car de police les portes de cette véritable forteresse dans la ville, ils sont introduits dans un couloir où on peut à peine se croiser. Entre deux ou trois policiers, parfois davantage, ils y restent le temps d'attendre, plusieurs minutes, que le garde soit disponible pour les faire entrer dans le local de rétention fermé à clé. Menottés. Personne ne semble avoir en tête l'article 803 du Code de procédure pénale (CPP) : « Nul ne peut être soumis au port des menottes ou des entraves que s'il est considéré soit comme dangereux pour autrui ou pour lui-même, soit comme susceptible de tenter de prendre la fuite ». Dangereux pour eux-mêmes ces étrangers, hommes ou femmes, sous surveillance et contraints? Dangereux pour autrui, les policiers sans doute, en nombre et armés ? Susceptibles de prendre la fuite dans un couloir étroit sans issue sur l'extérieur ?
Plus tard, quand nous les recevons, bien gardés par un planton en faction devant la porte vitrée de notre bureau, beaucoup nous disent qu'ils ont été menottés dès leur contrôle par un cordon de policiers devant les tourniquets d'une gare (un collègue bénévole en a compté quatorze lors d'une opération de contrôle dans la gare à laquelle il assistait fortuitement). Leur discours et leur comportement témoignent pourtant que ce sont habituellement des personnes calmes et responsables, soucieux de montrer qu'ils respectent les règles du pays où, d'ailleurs, ils redoublent de prudence en tant qu'étrangers.
Si le procès-verbal établi par la police mentionne le menottage sans le justifier par une circonstance prévue par l'article 803 du CPP, l'avocat pourra soulever devant le juge des libertés et de la détention (JLD) une faute de procédure et demander la libération de l'étranger dont le préfet voudrait prolonger la rétention. Mais le menottage n'est pas toujours indiqué, et le silence du procès-verbal ou la parole du policier prévalent sur la parole de l'étranger… Or s'il est mentionné, il y a une chance que le juge se prononce comme l'a fait une cour d'appel : « il résulte du procès-verbal d'interpellation de M. T. qu'il a répondu aux questions des policiers, accepté la palpation de sécurité et attendu que les policiers consultent les fichiers ; que les policiers mentionnent qu'ils ont procédé au menottage uniquement pour qu'il ne tente pas de prendre la fuite ; que cependant aucun élément du procès-verbal d'interpellation ne permet de penser que l'intéressé allait prendre la fuite ; qu'en effet, aucun incident n'a eu lieu ; que M. T. a fait tout ce qui lui a été demandé ; qu'enfin, les policiers étaient au nombre de trois ; que s'agissant d'une atteinte aux libertés individuelles, la procédure est irrégulière » (cour d'appel de Paris, 24 juin 2008).
Menotter des personnes sans autre motif qu'elles sont sans-papiers est une atteinte à leur dignité : beaucoup nous disent qu'elles ne comprennent pourquoi on leur a fait subir cette humiliation. C'est en outre une violation, par les agents de la force publique eux-mêmes, de la procédure. « Petite » violation diront peut-être certains. Mais aussi petit accroc à l'Etat de droit, signe de stigmatisation injuste, inutile et dégradant, traitement discriminatoire (serait-il appliqué à des français, disons, de type auvergnat ?), pratique illicite devenue sinon invisible du moins tolérée, en tout cas par ceux qui la mettent en œuvre.
Poème du jour, par l'équipe Kipling en rétention (octobre 2009)
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te laisser expulser
Ou perdre d'un seul coup le gain de vingt ans de salaire
Sans un geste et sans un soupir
Si tu peux être conjoint de français en étant à distance
Si tu peux être éloigné sans cesser d'être un père
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour
Pourtant lutter et te défendre
Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par un ministre pour exciter les médias
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans donner toi-même une fausse identité
Si tu peux rester digne pendant qu’on te tabasse
Si tu peux rester toi sous ton numéro de PV
Et si tu peux aimer tous tes co-retenus en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi
Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître
Penser sans n’être qu’un penseur
Si tu peux être dur sans jamais être en rage
Si tu peux avaler des lames de rasoirs et n’en jamais mourir
Si tu sais être docile, si tu sais être sage
Et garder ton passeport à l’abri
Si tu peux rencontrer libération après désespoir
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront
Alors les centres de rétention, les frontières et la PAF
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux qu’un statut ou que l’assignation
Tu seras un retenu, mon frère.
Do you speak Twi ? (octobre 2009)
Monsieur X est ghanéen. Quand il arrive dans le bureau de La Cimade ce matin-là, nous nous sommes déjà rencontrés au tribunal de grande instance. M. X n’a rien, en France, comme en Espagne ou au Ghana. La communication est difficile : M. X parle le twi.
Le twi ? Qu’est-ce que c’est que cet oiseau-là ? Un dialecte du Ghana m’apprend le site Wikipédia. Avec nos trois mots d’anglais communs, M. X et moi tentons de communiquer. Il a des problèmes au Ghana, il ne veut pas y retourner, il n’a rien pour être réadmis ailleurs ; nous décidons de demander la protection de l’asile.
Un email aux connaissances, collègues et amis, pour faire appel aux bonnes volontés qui pourraient connaître une personne maîtrisant ce dialecte, lequel perd toute saveur exotique pour ne plus être qu’un barrage : barrage linguistique, mais également barrage à tout aide, juridique ou autre, barrage venant se heurter au désir de M. X de ne pas rentrer dans son pays.
M. X est petit, noir, avec les mêmes vêtements que quand il est arrivé, les mêmes probablement qu’il portera quand il quittera ce centre de rétention. M. X a fui son pays, comme tant d’autres, après avoir tout perdu. Simple fermier, n’étant pas allé à l’école, M. X vivait dans son village natal, avec sa femme, son fils, sa mère et ses chèvres. Un jour, les habitants d’à côté ont décidé d’envahir le village de M. X. Incendies, boucherie générale, le village a été rasé. M. X a eu peur ; il s’est enfui sans se retourner, laissant sa femme, son fils, sa mère et des chèvres aux mains des assaillants.
Pratique d’un autre âge pourrait-on se demander…Quand on travaille en rétention, on finit par arrêter de se poser ce genre de questions… Le barbarisme, sous toutes ses formes, économique ou autre, dans tous ses degrés de gravité est au cœur des vies que nous côtoyons tous les jours.
M. X a fui donc ; il a rejoint Kuwasi, deuxième ville du Ghana. Sans rien en poche, la tête vide d’avoir tout perdu, il a été « conseillé » : tenter sa chance en Europe, lui qui n’avait plus rien, voilà une proposition qui a pu le séduire.
Le voilà embarqué dans un voyage de plusieurs jours, voire semaines, à travers l’Afrique : Mali, Lybie, traversée de l’Algérie, du Maroc, jusqu’aux portes de l’Europe, les enclaves espagnoles, l’Eldorado… M. X vivait depuis six mois en Espagne quand il a été arrêté par la police française. Six mois, comme une parenthèse dans sa vie dont il n’a rien voulu me dire. Six mois de galère, de clandestin, sans un seul document administratif, sans contact avec les filières de la régularisation. Six mois qui n’existent pas aux yeux de nos administrations, sorte de cyclopes daltoniens dont les lois servent d’œillères.
J’ai appris l’histoire de M. X grâce à une connaissance de connaissance de connaissance… c’est comme ça que ça marche. Les quelques mots qu’ils ont pu échanger en twi m’ont fait gagner la confiance de M. X : il a compris que je cherchais à l’aider. Mon travail cela dit ; mais pas seulement. Un contact humain – pas nécessairement le seul depuis des mois, je n’en sais rien, mais un contact humain dans le monde de M. X, ça avait de la valeur. Avec ses yeux jaunis, il s’est mis à me parler, en anglais, s’efforçant de me communiquer jusqu’à la lie sa détresse, les événements de sa vie. Un lien s’est créé.
M. X a été expulsé vers son pays. Sa demande d’asile a été rejetée : cet homme a tout perdu certes, mais il n’est pas « personnellement en danger dans son pays ». M. X a été expulsé et j’ignore ce qu’il va devenir. Il ne sera peut-être pas tué ou torturé, mais simple fermier, il va se retrouver dans cette ville de Accra dont il ne connaît rien, ni les codes, ni la langue, sans chèvre, ni femme, ni enfant.
M. X est parti, mais son passage m’a marqué. J’ai vu pire. Peut-on cependant parler de « pire » ? J’en ai vu d’autres. Mais, quand un de ses compatriotes est arrivé au centre de rétention, et que, renseignements pris, je lui ai dit « Bonjour » en twi, au travers du sourire de contentement qu'il m’adressait, j’ai souhaité bonne chance à M. X.
Ce matin, la République a parlé (octobre 2009)
« Trois afghans, trois adultes (…) de sexe masculin (…) ont été reconduits cette nuit en Afghanistan ». Adultes, de sexe masculin. D’autres auraient dit des hommes. Mais la République est animale.
Toute la semaine, j’y ai pensé le matin en rasant… les murs qui mènent au CRA. J’ai vu Wahid à la télévision, filmé par des journalistes. Il ne peut pas s’arrêter de pleurer. « C’est ça les droits de l’Homme ? C’est ça la loi du monde ?»
On dit qu’ils sont repartis de là où ils venaient, la région de Kaboul. On dit qu’ils ne sont pas en danger, et je sais que c’est faux. Parce que je ne peux pas me l’ôter de la tête, et parce que la République l’a travestie, voici l’histoire de Wahid S., telle qu’il me l’a racontée.
Ils sont arrivés à deux dans mon bureau. Jeunes, avec des noms à consonance semblable. Les Dupont et Dupond de la galère, une amitié forgée, me dit le traducteur, sur cette route de l’exode, de la survie, de l’exil. C’était une journée relativement calme. J’ai eu du temps pour eux, et la chance de trouver un traducteur exceptionnel par sa patience et la sobriété précise de son récit. Une heure et demi au téléphone, pour me raconter ces deux vies. En écoutant Wahid plusieurs fois j’ai baissé les yeux, touchée de la confiance qu’il me faisait en se racontant. Il est originaire de la localité d’Ali Khan Khil, dans l’état de Kapisa. Lui et ses trois frères étaient boulangers à Bagram, ville de front âprement disputée entre les Talibans et l’Alliance du Nord pendant la guerre civile.
Avant de perdre la ville pour la troisième fois, les Talibans ont appris que les hommes de l’Alliance du nord s’y étaient infiltrés. Ils ont forcé les frères de Wahid, alors enfants, à leur désigner les maisons des combattants de Massoud et de leur chef. Sous la menace, ceux-ci l’ont fait. Plusieurs personnes ont été arrêtées par les Talibans. La plupart d’entre elles a été torturé. A la faveur du changement de régime en 2001 ces personnes ont décidé de se venger de ceux qui les avaient dénoncés. Je lève la tête à cet instant du récit. Ce jeune homme me parle de périodes troubles, où les frontières du bien et du mal sont froissées. Sombres échos. Mais on n’est pas dans un livre d’histoire. Je replonge et je prends des notes.
Wahid a fui avec ses frères en Iran, puis la famille, poussée par des conditions de vie désastreuses, a tenté un retour au pays. Le petit frère de Wahid, sa mère et son oncle de 87 ans sont partis en éclaireur. Arrivés en ville l’oncle de Wahid a été emprisonné. Grâce à l’influence des anciens et à cause de son grand âge il a été libéré. Pour être immédiatement assassiné par balles. Son petit frère a été blessé au cours de la fusillade. Conduit à l’hôpital à Kaboul, il a pu retourner en Iran. La mère de Wahid est restée en Afghanistan pour tenter de récupérer leurs terres.
Les hommes qui ont tiré sur l’oncle et le frère de Wahid font partie de la famille du commandant actuel de la ville, dont le père a été emprisonné et tué par les Talibans. Il a gardé une rancune tenace à l’encontre de ceux qui ont, de gré ou de force, obéi aux Talibans. La famille de Wahid fait figure de traître.
Suite à cela ils ont décidé de ne pas rentrer. Wahid n’a plus personne en Afghanistan. Ses frères sont aujourd’hui mariés et ont décidé de rester en Iran. Sa mère lui a demandé de partir en France, d’y demander l’asile. Pays des droits de l’Homme.
Et l’odyssée continue. Parti en 2007 de Téhéran, Wahid a payé un passeur 2 500 $ pour aller en Turquie. Il a traversé la frontière à pied, et pris le camion avec 80 personnes pour Istanbul. Il y est resté 17 jours. Il a payé un autre passeur 2 300 $ pour aller en Grèce. Au gré des rafles de la police il a été à Athènes, puis en Crète. Il y est resté 2 ans et 4 mois à travailler. Harcelé par la police il est retourné à Athènes. Puis à Patras. A l’automne 2009 il a payé 1 700 € pour aller en Italie. Douze jours à Rome avant de prendre un train pour Paris, Gare de l’Est où il est arrivé le 3 octobre 2009. Fin du parcours.
Plus de 6 500 $, et deux ans et demi de route. Wahid n’a pas mentionné la peur, la faim, les mauvais traitements, les nuits dehors. Il n’a pas dit la tristesse d’avoir laissé les siens. Pas un mot sur les trahisons, les marchandages, la traite. Il n’a pas besoin de le dire, ses yeux parlent pour lui.
Après deux jours au square Villemin, Wahid a appelé sa famille, en Iran. « Je suis en vie, je suis à Paris ». En sortant de la cabine téléphonique il est interpellé par la police et placé en rétention. Fin de l’histoire.
L’entretien est terminé. C’est la première fois qu’on lui demande son parcours, c’est parfois difficile pour lui de retracer les évènements, de retrouver la chronologie. Il a ses propres repères. « C’était avant que les Talibans perdent la ville pour la troisième fois ». « C’était juste avant la réélection de Hamid Karzaï ». Il s’excuse : « Si j’avais su que je devrais raconter tout ça un jour, j’aurais essayé de mieux retenir les dates. »
A ce stade, assise en face de lui, c’est plutôt moi qui ai envie de m’excuser ; je suis bien au-delà de la révolte, j’ai honte. Sa troisième nuit en France, et alors qu’il est demandeur d’asile, Wahid la passe au centre de rétention administrative de Vincennes. Je ne le sais pas, mais il ne le quittera que pour repartir en Afghanistan.
Dans le centre, Wahid a eu 5 jours pour remplir son formulaire de demande d’asile, sans interprète. Je pensais que ça irait. Que le tribunal administratif casserait l’arrêté préfectoral de reconduite à la frontière. Que l’OFPRA le reconnaîtrait comme réfugié. Que la Cour européenne des droits de l’Homme le protégerait. J’ai continué mon travail, j’ai presque oublié son visage.
Wahid S., Afghan adulte de sexe masculin, est parti pour Kaboul. Et depuis je rase les murs qui me mènent au CRA. « Ce sont des enfants perdus / le passeur leur avait dit / le mot paradis ». Wahid a 22 ans, et depuis bien longtemps, il ne croit plus ce qu’on lui dit.
Afghans de Calais : pourquoi parler d'humanité (octobre 2009)
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle » alors que désormais ces jeunes afghans seront d'autant plus invisibles et condamnés a ne plus avoir d'endroits ou dormir ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors même qu'il n'est porté aucune intérêt à leurs paroles ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors que l'action et la communication politique tendent à les criminaliser ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors que les pouvoirs publics font tout pour rendre impossible l'installation de douches nécessaires au besoin élémentaire d'hygiène ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors qu'il est indiqué par le gouvernement que tous ceux qui ont demandé l'asile ont reçu une autorisation de séjourner en France et un hébergement alors qu'en réalité seulement moins d'un tiers ont eu pu y accéder ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors que les personnes n'ayant pas voulu retourner volontairement en Afghanistan, ni demander l'asile entre deux policiers lors de leurs arrestations se retrouvent dans un centre de rétention administrative (CRA) en vue d'une expulsion vers l'Afghanistan?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors qu'au lieu d'expulser ces jeunes hommes, il serait possible pour la France de s'enorgueillir de les accueillir, parce qu'humanité rime avec hospitalité ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle »alors qu'en expulsant ces jeunes personnes dans un pays en guerre, ils n'auront d'autre choix, pour certains, que de rejoindre les rangs des talibans au risque, dans le cas contraire, d'être assassiné ?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle » alors que l'accent médiatique est mis sur l'inhumanité des passeurs et que ce sont nos lois, françaises et européennes qui, de plus en plus répressives, favorisent l'extension des mafias?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle » alors que lorsque ces jeunes personnes sont arrêtées avant l'aube dans leur sommeil les policiers ne leur laissent pas le temps de prendre le peu de bagages qu'ils possèdent?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle » alors que leurs conditions de survie et la considération qui leur est portée par les pouvoirs publics les renvoient dans un état que même un animal n'accepterait pas?
Pourquoi parler d'humanité à l'occasion de la « fermeture » de la « jungle » alors que certaines de ces jeunes personnes veulent gagner la Grande-Bretagne pour rejoindre un membre de leur famille ?
Pourquoi parler d'humanité quand le cap d'une certaine inhumanité a été franchie, que le sens des mots n'existent plus. Et que ce faisant, nous perdons, tous, de notre humanité...
En toute humanité (septembre 2009)
Deux familles tchétchènes sont arrivées hier soir au centre de rétention de Oissel. La famille Idalov, cinq enfants et Saidullaev, trois enfants. Tous sont venus demander l‘asile. L’Administration ordonne leur reconduite en Pologne, premier pays européen où ils ont fait leur demande. Sans conviction, pour pouvoir passer la frontière seulement, ils ont dit oui, ォ asile サ et on a pris leurs empreintes. Maintenant, elles sont dans le fichier, plus possible d’aller demander refuge ailleurs, dans un pays qu’ils auraient choisi, vraiment choisi. Tôt ce matin, la police est venu les chercher à l’hôtel où ils logeaient. Toute la journée, ils ont voyagé pour arriver ce soir au centre.
C'est l'ébullition dans la zone de vie des familles. Dans la perspective de ces nouvelles entrées, un agent est allé faire les courses au supermarché voisin. Des policiers apportent, par cartons entiers tout droit sortis du coffre de la voiture de service, des barres chocolatées, des bonbons, des compotes, des gâteaux, des jus de fruits, des plats cuisinés pour bébés.
Le major court d’un bureau à l’autre l’air inquiet. Il cherche la console de jeux que nous avions apportée l'an dernier. Dans un élan de velléité, il en avait fait la promesse aux enfants. Il en exprime sa déception et réitère sa pensée comme pour me prouver quelque chose : ォ Oh, vous savez, moi je trouve que les enfants, c’est pas leur place dans un CRA, enfermés comme ça… Non, ça, c‘est un truc, ajoute-t-il toujours après un temps de pause, j‘arrive pas à m‘y faireサ. Dans cette salle carrelée de blanc au plafond bas, les bruits cognent et résonnent. Les enfants courent en criant derrière les ballons que des policiers gonflent un à un. Des ballons de toutes les couleurs, pâles, acidulées, des couleurs tristes au fond, comme un clown dans un cirque.
Au milieu de ce brouhaha, une mère tchétchène reste plantée là, son dernier enfant dans les bras qui engloutit un biberon de lait chocolaté. La femme, le visage diaphane, le regard absent, observe la scène d’hystérie collective, à demi médusée, sans sourciller. Elle semble se demander, comme moi, s’il faut rire ou pleurer. Devant cette scène d’excitation autour des enfants, joie artificielle difficilement concevable, elle est pensive. Peut-être s’imaginait-elle qu’ils seraient maltraitée, elle et sa famille, puisqu’on ne veut pas d’eux en France, puisqu‘on vient brutalement les chercher au petit matin, puisqu’on les garde à vue, puisqu’on les enferme, qu‘on veut les mettre de force dans un avion à destination d‘un pays où leur sécurité ne sera pas assurée. Mais non ! Détrompez-vous Madame ! Les policiers eux n’ont rien fait, si ce n’est leur travail. Et le pire c’est que c’est vrai.
Les policiers ont là une occasion rêvée de combler tout ce dont ils doivent faire le deuil dans leur mission : la reconnaissance évidente de l’humanité qu‘ils revendiquent souvent quand ils parlent de la manière de faire leur travail. Certains le disent, que ce qu’il font tous les jours au CRA n’est que leur travail, qu’ils ne font que leur travail, comme des professionnels et surtout, ils insistent là-dessus, qu'ils font leur travail avec humanité. Ils parlent d’humanité, comme si ce mot si large, si plein, si ample, si profond, accolé à leurs actes - qui ne sont que leur mission - les mettait à l’abri de tout jugement. Ils parlent d’humanité pour justifier, amoindrir leurs actes, comme si tout acte était acceptable du moment qu’il est accompagné, fait avec humanité.
Mais les policiers savent qu’il y a ici quelque chose de pas tout à fait normal, de pas tout à fait humain, mais que peuvent-ils faire puisqu’en effet ils sont aussi les victimes d‘un système plus grand et plus fort qui les dirige et qu’ils ne pourront jamais contester. Ils ne sont pas fous. Ils savent qu’il s’agit là de traitement inacceptable, ils savent que la mission qui leur est confiée est d’une incongruité flagrante, et plus ils savent plus ils gonflent des ballons, plus ils font sauter les enfants sur les genoux, plus ils distribuent de bonbons, plus ils se pâment devant les jolis minois enfermés tout en regrettant, dans le verbe du moins, qu’il en soit ainsi. Plus ils savent, plus leur zèle est grand de faire croire autre chose. Et tous ces actes de bonté envers l’enfant les sauvent un peu de leur angoisse profonde de participer à l‘inacceptable. Ils veulent dire ォ Non, bébé, Non, petit, je suis pas dedans, regarde, je suis gentil, je te donne des bonbons ! サ.
Ces élans d’affection comblent leur détresse intérieure, la mienne me fige. Chacun fait ce qu’il peut de sa détresse. La mienne me laisse de marbre devant l’enfant enfermé. Entre lui et moi, une barrière glacée comme s’il ne s’agissait pas là d’un humain mais d’un cas juridique froid, logique. Le refuge de la raison. Sécheresse soudaine de mon affectif, c?ur de pierre. Un enfant enfermé, je ne l’ai jamais trouvé attendrissant, je n’ai jamais voulu le prendre dans les bras et lui faire des chatouilles pour le faire rire. Pourquoi rire ? Pourquoi mentir et rire quand on veut pleurer ?
Je suis pétrifiée. Je suis froide. L’enfant m’agresse secrètement. Il blesse mon intérieur et me rend nerveuse. Avec toute sa candeur d’enfant, il me met en face de nos bêtises d’adultes, du monde mal fait, de l’injustice qui retombe sur les faibles et les innocents. L’enfant me confronte à ma position qui n’est pas meilleure que celle des autres, des policiers et de tous les autres qui participent au système. Ma position, pourtant choisie, n’est pas meilleure que celle du major, contrairement à ce qu’il pense de moi, contrairement à ce qu’il croit que je pense de moi. Il faudrait pouvoir dépasser ce désespoir pour aller plus loin, là où il y a l’espoir nouveau et le rire. Je sais que c’est cela qu’il faudrait faire mais je ne n’y arrive pas.
Demain, si l'ordre en est donné, les policiers les embarqueront, ces enfants. "On a bien rigolé mais maintenant faut y aller, on rentre à la maison !". Il ne faudra pas s'opposer, il ne faudra pas pleurer, il faudra être gentil pour ne pas rendre la tâche de ceux qui ne font que leur travail plus difficile. Il faudra rentrer à la maison, car la logique est tout de même qu'ils ne peuvent pas rester en France puisqu'ils sont en situation irrégulière. Ils doivent rentrer dans leur pays car on ne peut quand même pas accueillir toute la misère du monde. Et puis, on a reçu des ordres, on a pas le choix, c‘est pas nous qui décidons, nous ne sommes pas responsables. Il faut les reconduire avec humanité comme disait l'autre, comme ils disent.
Je sors de la zone des famille et la petite Lena m’interpelle : ォ Donnes-moi le ticket, donnes-moi le ticket ! サ. Le ticket, c’est le passe qui me permet de circuler dans tout le centre. Lena insiste : ォ Madame, donne-moi le ticket ! サ Je proteste car ce n’est pas un jeu et elle sort avec moi de la zone sans que je puisse la retenir. Derrière elle, son frère suit en courrant. De justesse, je les rattrape et, dans un geste d’une inavouable indécence, je les raccompagne tous les deux dans leur prison et je referme la lourde porte magnétique sur eux. Vous voyez, moi aussi je fais mon travail avec humanité.
Ancien combattant : merci et au revoir ! (juillet 2009)
"Nul ne peut être condamné ou puni deux fois pour la même infraction". Et pourtant. Fin de journée. Un vieux monsieur entre dans mon bureau, calme et souriant. Il sort de prison, de six ans de prison. Une grosse peine.
Il raconte son « erreur de parcours » et commence à expliquer ce qu'il s'est passé et pourquoi. Un prélude à notre entretien. Je le rassure, je ne suis pas juge, il a purgé sa peine. Tout au moins la première. Il ne comprend pas ce qu'il fait ici, il a déjà payé pour son erreur. Il a eu une réduction de peine, il pensait sortir en juillet. En fait, ils ont réduit la peine pour l'expulser plus vite, se dit-il.
Ce qu'il veut, c'est expliquer pourquoi il ne veut, ne peut pas quitter la France. Ce qu'il veut, c'est faire disparaître cette interdiction définitive du territoire français (ITF) qu'a prononcée le juge en même temps que sa condamnation à huit ans de prison ferme. Il me raconte qu'il est en France depuis 1986 et qu'il a toujours eu une carte de résidence.
Devant mon air dubitatif il poursuit : "J'étais déjà venu en France avant cela, j'avais 20 ans. J'ai fait l'armée en 1961 madame, à Verdun." Je m'enfonce dans mon siège, le temps de réaliser ce qu'il me dit. "A Verdun ? En France ?". Oui, à Verdun, en France, en 1961, avant l'indépendance de l'Algérie. Il a servi un an et demi pour la France. Ses derniers mois de service, il a été affecté en Algérie, son pays d'origine, pour servir la France. Il prononce ces mots de manière simple, calme et sans rancoeur.
Derrière mon bureau, face à ce monsieur, je suis d'abord perplexe, puis affligée. Affligée face à l'amnésie dont sait si bien faire preuve notre pays, affligée face à l'existence de ce système de double peine, bref affligée face à la situation de ce monsieur qui a elle seule représente bien des choses. Je me ressaisis et fais rapidement le calcul : il a été condamné en 2005. Il vivait de manière régulière en France depuis plus de vingt ans au moment de la condamnation. Cela le protège d'une condamnation à une ITF. Juridiquement, l'interdiction du territoire est illégale.
Pourtant, il a été condamné en correctionnel. Il a fait appel : la cour d'appel a confirmé la condamnation. Pendant sa détention, il a demandé le relèvement de son interdiction du territoire, au motif de ses vingt ans de présence régulière en France. Rejetée. Pendant toute la durée de son incarcération, les rapports, certificats de formation et évaluations attestent de "son comportement exemplaire", de son sérieux et son assiduité en cours, de sa "courtoisie envers les encadrants", sa volonté de travailler et sa "soif d'apprendre". En raison de ce comportement il a bénéficié d'une réduction de peine.
Ses projets d'études en détention sont les suivants : "la guerre d'Algérie", et "la France au XVIe et XVIIe siècles".... Des sujets qui lui tiennent à coeur. Ce monsieur, qui a servi la France, qui a passé plus de la moitié de sa vie en France, qui vit ici en couple avec une Française depuis quelques années et qui n'a pas remis les pieds en Algérie depuis 19 ans, est définitivement interdit de vivre en France. Il a très vite été libéré du centre de rétention, non grâce à tout cela, mais pour "raisons médicales", sa santé n'étant pas compatible avec le maintien dans le centre de rétention administrative (CRA).
Il est sorti, mais a toujours une interdiction du territoire français. On lui a retiré sa carte de résidence encore valide jusqu'en septembre 2009. Il en garde précieusement et systématiquement avec lui une copie. Il garde aussi bien au fond de sa poche, plié et replié, le billet de sortie du CRA indiquant la raison de sa libération. Il espère que ces deux papiers permettront la clémence des policiers lors de son prochain contrôle d'identité. Il tente à nouveau une requête en relèvement, afin de voir disparaître cette interdiction du territoire français.
Mais la procédure est longue et incertaine, il le sait.
"J'ai du mal" (juin 2009)
Madame M. est interpellée au petit matin, dans une chambre squattée par des sans domicile fixe. La police est intervenue suite à une plainte du propriétaire. En garde à vue, un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière (APRF) lui est notifié et elle est aussitôt placé en rétention administrative.
Madame M. m’appelle sur mon portable le soir de son arrivée, consciente de l’urgence et de la nécessité de se défendre. Pourtant, lorsqu’elle entre dans mon bureau, le lendemain, elle ne sait plus rien. Un petit bout de femme, toute menue, une jambe ramassée sur l’autre, qui s’accroche au dossier de la chaise et laisse reposer sa tête sur ses bras, comme si elle était épuisée. Elle est repliée sur elle-même et ne me laisse pas de porte d’entrée pour comprendre, tenter de l’aider. Les rares fois où elle parle, elle lève la tête avec indolence et rajuste le capuchon qui couvre sa chevelure ondulée, comme si elle ne voulait pas se montrer toute entière, comme si elle craignait de mettre à nu une émotion qui pourrait transparaître sur son visage.
Madame M. peine à récapituler. Revenir en arrière, expliquer une trajectoire est un exercice qui semble insurmontable. Elle dénigre ses neuf années de vie en France comme si celle-ci n’avaient aucune valeur et qu’elle ne pouvaient se résumer que par le constat de l’échec. Lorsque je lui demande si elle peut apporter des preuves de sa présence en France depuis toutes ces années, Mme M. reste très évasive. Elle dort chez des amis, dans la rue, un peu partout, où elle peut. Pendant plusieurs année, elle était serveuse dans un restaurant, mais au noir, elle n’a aucune preuve. Elle parle du passé, quatre ans de vie commune, si elle se souvient bien, avec le père de son enfant.
« Oui, j’ai une fille, dit-elle, une lumière soudaine dans les yeux, elle a quatre ans ». La première chose que Mme M. a pensé à faire, en arrivant au centre, est de prévenir le père de sa fille qu’elle ne pourrait pas se rendre au centre de rencontre où elle exerce son droit de visite hebdomadaire, le samedi. J’appelle l’ex-mari, réticent: « Qu’est-ce qu’elle a fait encore comme bêtise ? » demande-t-il, « Elle n’a rien fait, Monsieur, elle est en situation irrégulière en France, c’est tout ».
L’histoire d’amour a mal fini. Mme M. a dû lui en faire voir à cet homme, il a souffert et voudrait ne plus avoir affaire à elle. Mais lorsque j’évoque l’éventuelle reconduite à la frontière, le ton change, il m’écoute et pose un acte de soutien, pour la petite sans doute, au moins. Il nous met en contact avec l’assistante sociale qui connaît bien la famille. Nous allons saisir le juge administratif, c'est evident qu'il faut le faire, mais obtiendrons-nous des preuves ? Les faxes promis vont-il arriver ? Et comment prouver que Mme M. est en France depuis neuf ans, avec pour seul document, un jugement concernant l'enfant ?
La garde de la petite à été confiée au père qui travaille et est titulaire d‘une carte de résident. La justice a considéré que Mme M. n’était pas à même de s’en occuper et qu’elle pourrait même représenter un danger pour elle.
Madame M. boit. L’alcool brise sa vie. Jamais elle n'a cherché à se faire soigner, jamais elle n'a été jusqu'au bout d'une procédure de régularisation. Elle n'en n' a pas la force, elle ne peut pas recoller les morceaux, pour redémarrer.
Mme M. se refugie toujours derrière sa capuche et son mur de silence. Je ne sais plus quoi dire. Je suis seule avec mes questions et m'échappe un moment dans mes pensées, mêlées de réflexion et de peine. Cette femme me touche. Je pense à l'immigration qui fragilise, le déracinement, l'enracinement nécessaire, la réussite attendue par les autres, l'impossible retour dans cet état. Je pense à sa condition de femme, à son rôle de mère, dont on l'a jugé incapable et qu'elle même reconnaît ne pas pouvoir assumer. Et pourtant, ce rôle-là, est le seul qu'elle joue avec constance, puisque chaque samedi, elle est à l'heure à la visite.
Nous sommes chacune dans nos pensées et nous nous taisons -mais le silence n'est pas lourd- jusqu'à ce que je revienne à notre dialogue avec cette phrase de conclusion inédite :
-”Vous avez du mal ?
-Oui, me répond-elle simplement”.
Trois jours plus tard, le tribunal administratif annule l’APRF. Mme M. retrouve sa vie d’errance avec l’espoir, cette fois, de régulariser sa situation.
La justice en marche (juin 2009)
Ils sont arrivés un soir. Tous les huit. Agés de 30 à 64 ans.
Rien de particulier. Des clandés de base. Le lumpen prolétariat de la clandestinité; le bas de gamme du catalogue; l’expédient de l’intervenant juridique; le rebut de registre de la rétention; le souffre douleur du juge des libertés et de la détention (JLD) basique. Pas de famille en France,