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Palestine : "Et l’homme s’est mis à pleurer" - novembre 2009

Envoyée depuis le 15 octobre 2009 par la Fédération Protestante de France pour trois mois en Palestine, dans le cadre du Programme Oecuménique d’Accompagnement en Palestine et Israel (EAPPI) du Conseil Œcuménique des Eglises, Martine Millet partage la vie quotidienne des Palestiniens en tant qu'observateur et parfois comme médiateur. Elle nous fait part ici de son témoignage.

 

Cet après-midi, nous avons été au Sud de la ville de Tulkarem pour rendre visite à un agriculteur et sa femme qui font de l’agriculture organique dans des serres. Ils possédaient 32 dunums avant la construction du mur, on leur en a confisqué une grande partie, il ne leur reste que 12 dunums (en Palestine, on mesure la terre en dunums.  Il faut 8 dunums pour un hectare.) L’environnement est sinistre, leurs terres sont coincées entre une usine chimique qui pollue et le mur.

 

Il pleut depuis quelques jours… oh ce n’est pas la petite pluie de Bretagne, non, c’est l’averse, la vraie ! Des trombes d’eau sont tombées. Des éclairs illuminent le ciel, l’orage gronde. L’eau dévale des collines qui environnent Tulkarem, transforme les routes en ruisseau et s’arrête au pied du mur de 8 mètres de haut. Des petites zones de drainage ont été installées ces dernières années, mais cela ne suffit pas . L’eau stagne au pied du mur et transforme les champs et les serres de l’homme en champ de boue. Cette nuit, des rafales de vent ont soufflé et démoli les serres.

 

Nous arrivons à un mauvais moment, mais ils n’ont pas souhaité nous le dire. Lorsque nous sommes arrivés, la femme était rentrée chez elle, elle ne supportait pas de voir sa terre recouverte d’eau. Ils venaient de planter des avocatiers qui nécessitent beaucoup de soin, de la bonne terre, ni trop d’eau, ni trop de soleil, ni trop froid. Il ne reste rien.
 
 

L’homme nous a reçus dans une remise, il nous a offert du thé, a parlé de l’usine chimique qui nuit à l’environnement, des personnes malades, de l’air irrespirable, des yeux et du nez qui piquent. Actuellement en collaboration avec plusieurs pays européens, dont la France, des recherches sont faites sur la pollution de l’air et de l’eau aux environs de l’usine.

 

Puis il nous a parlé de lui et de sa vie. Il est militant non violent. Il fait partie d’une association populaire « Against Wall Popular Committee », il fait partie du syndicat des agriculteurs - chez nous, la confédération paysanne -. Il est très fier de me dire qu’il a été en relation avec José Bové. Il a plusieurs contacts en Europe et il participe à des rencontres internationales. Il a été arrêté à plusieurs reprises à cause de ses engagements militants, il a souvent fait de la prison, pour des petites périodes, 3 mois, 1 mois, 18 jours, 2 mois…
 
A 3 ou 4 reprises, les soldats ont tout démoli, sa maison, ses serres, il ne lui restait rien. Il avait à l’époque de jeunes enfants, 4 fils et une fille.

Il nous regarde :

- Qui parmi vous est marié ?
- Moi, dis-je
- Vous avez des enfants ?
- Oui, une fils et une fille
-  Alors vous allez comprendre ce que je vais vous dire. Je n’avais rien, plus rien.  Le matin, pour aller à l’école, les enfants avaient besoin de 3 ou 4 shekels par jour. Je ne les avais pas. Et eux ne demandaient rien. Ils me regardaient dans les yeux, ils comprenaient. Je n’avais rien à leur donner. Moi, un père, rien n’a donner à ses enfants, mais est-ce une vie ?
 
 

L’homme s’est mis à pleurer. Doucement, sans un mot, Blessing a posé sa main sur son épaule, j’avais envie de faire le même geste, mais ici, une femme ne touche jamais un homme. L’homme est parti dans sa remise.

 

Au bout d’un moment, il nous a rejoints. Il nous a montré ses serres : Des tomates organiques, et pour qu’elles poussent bien – ne me demandez pas comment ni pourquoi – il achète tous les 50 jours une boîte d’abeilles qui butinent et meurent pour avoir fait de belles des tomates qu’il vend à un pris dérisoire ! Des petits concombres … succulents. Ils fondent dans la bouche, comme du chocolat !  De longs haricots verts, des poivrons et des piments doux mais la serre ici n’est plus qu’un amas de fer et de toiles qui volent au vent.

 

L’homme est debout, il ne dit plus rien.  Il regarde. Cela s’est passé cette nuit. Il est à nouveau au bord des larmes. Nous sommes autour de lui, silencieux. 

 

Un de ses fils rentre de l’université où il fait des études de commerce. Il regarde son père avec affection, tout en se tenant à distance, il a le visage fermé, les yeux sombres, la tête baissée. Il me regarde et dit en anglais :

 

- That is our life !

 

Lentement, nous avons quitté les serres en marchant dans la boue, en essayant d’éviter les énormes flaques d’eau dont l’eau nous arrivait sous les genoux. Arrivés sur la route, à côté de l’usine chimique, non loin du mur, l’homme nous a tendu la main:

- Je vous attends à dîner un soir ; nous nous reverrons.

 
Tel est l’accueil à Tulkarem. Un mauvais jour pour l’homme, mais il nous avait donné rendez-vous, il n’a pas voulu décommander.
 

Martine Millet

3  novembre 2009 

 

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