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Palestine : Nazlit Issa, un village coupé en deux

Danièle Vergniol

Danièle Vergniol séjourne pour trois mois en Palestine comme envoyée du Conseil Œcuménique des Eglises, dans le cadre du Programme Oecuménique d’Accompagnement en Palestine et Israel (EAPPI), avec le soutien de la Cimade. Elle partage la vie quotidienne des Palestiniens en tant qu'observateur et parfois comme médiateur. Elle nous fait part ici de son témoignage.


Si l’histoire portait à rire, on pourrait l’appeler « Le grand fossé », les amoureux d’Astérix comprendront l’allusion…

Nazlit Issa (en arabe, la descente de Jésus) est un village coupé en deux par le mur. C’est-à-dire que la moitié du village est annexée puisque la frontière englobait, bien entendu, le village tout entier.

Six familles vivent dans un no man’s land entre les deux et sont seules autorisées à passer par le checkpoint. Les autres, qu’elles aient ou non de la famille de l’autre côté, sont obligées de rester de « leur » côté. Le Maire du village, côté palestinien, dirige la station d’eau construite par CARE International il y a un an.

Le mur a été terminé en décembre 2003. Onze maisons et la place du marché ont été démolies en août 2003. Dans une des maisons, une fête de mariage était en cours et les invités sont partis faire la fête ailleurs... Il reste un tas de pierres contre le mur.

Abdel Halim Ahmad Ibrahim Hassan, 50 ans, est propriétaire d’une maison contre le mur. Elle devait être démolie mais il a gagné le procès. On lui a demandé de démolir la moitié de la maison à ses frais. Mais finalement, cela n’a pas eu lieu car l’armée a installé un poste militaire sur son toit avec trois soldats en permanence, depuis 4 ans. De ce fait, il n’a plus le droit de vivre dans sa maison, il ne peut utiliser que le rez-de-chaussée. Hassan était commerçant, il avait un supermarché, quelques boutiques qu’il louait, et faisait de l’import-export d’huile d’olive. Comme il avait construit ce rez-de-chaussée pour ouvrir ses boutiques, il lui faut tout réaménager pour en faire un appartement viable. Comme dans toutes les maisons, il y avait une source d’eau potable, elle a été comblée par des tonnes de béton. Actuellement, Hassan s’est reconverti en pépiniériste, ce qui est signe d’espérance malgré son air perpétuellement triste : quand on plante, on espère voir grandir et on espère que les générations futures mangeront les fruits.

Commencée en 1990, la maison, prévue pour sa grande famille, s’est construite petit à petit, au fur et à mesure que les finances le permettaient. Elle n’a pas de fenêtres. Un jour, Hassan a demandé l’autorisation de poser des fenêtres car, bien évidemment, la pluie et la poussière pénètrent partout à l’intérieur et le bâtiment se dégrade. Un officier lui en a donné l’autorisation orale. Il a acheté pour 58000 shekels (11000 euros) de fenêtres et lorsqu’il en a eu posé une, on lui a retiré l’autorisation et les vitres sont entreposées au rez-de-chaussée.

Il a 4 fils et 3 filles. Les filles sont mariées parce qu’elles vivent chez leur mari. Les garçons sont célibataires. Il n’a pas l’autorisation d’installer ses fils dans la maison comme il en avait l’intention quand elle a été construite. De ce fait, les deux fils aînés (28 et 26 ans) ne peuvent pas se marier car ils n’ont aucun endroit où installer leur famille. Ils sont obligés de s’entasser dans leur ancienne maison, devenue trop petite pour une famille avec des enfants adultes, alors qu’ils auraient toute la place dans la nouvelle. Un des fils vit à Balta, autre village frontière également divisé, entre Jenin et Tulkarem. Les deux fils aînés travaillent, ils sont commerçants. Le troisième travaille plus ou moins au noir.

Une de ses filles vit de l’autre côté. Elle est mariée à un Arabe qui a la nationalité israélienne. Lorsqu’elle a accouché, il n’a pas eu l’autorisation de se rendre chez elle, elle est donc venue près du mur avec son bébé et il a pu monter sur le balcon du premier étage pour les voir et jeter des cadeaux par-dessus la balustrade.

L’ambassadeur de Grande Bretagne lui a rendu visite il y a deux ans. Il voudrait que ce dernier s’en souvienne et que toutes les ambassades soient au courant de sa situation afin que les pouvoirs publics israéliens et l’armée lui redonnent le droit d’utiliser sa maison.

Normalement, il y a des conduits sous le mur pour l’évacuation des eaux de pluie. L’armée les a bouchés car ils prétendaient que cela servait à passer des armes. Un jour de grand orage, l’eau est monté d’un mètre et a noyé tous les poulets de la maison la plus proche… finalement, les écologistes s’en sont mêlés et ont dit que les insectes et autres bestioles devaient pouvoir circuler. Les conduits ont été rouverts, ce sont les insectes qui ont eu gain de cause.

En sortant de chez Hassan, nous avons longé le mur et Abdel Karim, qui nous accompagnait dans cette visite, a frappé à la porte d’une maison car il savait que, depuis le toit, nous aurions une bonne vue de l’autre côté. Nous sommes tombés en pleine « liesse », si l’on peut dire, car le fils, 18 ans, avait été libéré la veille après 7 mois d’emprisonnement. La famille a dû payer 1500 shekels d’amende. Le motif : soupçonné d’avoir envisagé la préparation d’un cocktail molotov… Le jeune homme était en terminale, il a donc perdu une année. Il est resté pendant ces 7 mois dans une cellule avec 9 autres détenus de tous âges. Il avait deux heures de promenade autorisées par jour, de la nourriture avec parcimonie et pas tous les jours…

De Nizlat Issa, 9 personnes sont détenues actuellement, dont 3 à perpétuité. Tous les hommes sont passés par la prison. Abdel Karim lui-même a fait 6 ans de prison en cours d’études pour appartenance au Front Populaire de Libération de la Palestine. Il n’a donc pas pu les terminer et a repris une formation en communication. Quand il s’est marié, au bout de 6 mois il a à nouveau été emprisonné pour 6 mois. Maintenant, il a 5 enfants, il espère un travail bientôt car son journal n’existe plus. Heureusement, sa femme travaille dans un laboratoire médical.

En quittant Nazlit Issa, nous sommes tombés sur une bande de gamins désœuvrés et surexcités qui ont lâché leur ballon pour lancer quelques pierres… Dans ces lieux fantômes où toute vie sociale a été brutalement coupée, l’éducation est la chose la plus difficile à réussir…

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