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Israel : « Est-ce que je vais me sentir plus en sécurité si je mets mon enfant en danger ? »

Danièle Vergniol

Danièle Vergniol séjourne pour trois mois en Palestine comme envoyée du Conseil Œcuménique des Eglises, dans le cadre du Programme Oecuménique d’Accompagnement en Palestine et Israel (EAPPI), avec le soutien de la Cimade. Elle partage la vie quotidienne des Palestiniens en tant qu'observateur et parfois comme médiateur. Elle nous fait part ici de son témoignage.


En un peu moins de trois mois, combien de fois aurai-je passé le check point 56, celui qu’empruntent quotidiennement les 118 élèves de l’école Cordoba, les quelque 25 professeurs, et bien d’autres personnes, dans un sens ou dans l’autre, pour se rendre à leur travail, pour aller faire leurs courses, pour rendre visite à des connaissances…
A l’origine, le container qui sert de check point avait deux issues, une pour « entrer », une pour « sortir », une des portes s’est bloquée et tout le monde passe par le même portique magnétique, qui bipe lorsqu’on a des objets métalliques sur soi. Sur le côté, deux militaires, gilet pare-balles, M16 en bandoulière, doigt sur la gâchette, moyenne d’âge 19 ans. Ils sont relevés toutes les 6 heures, ce qui fait que nous en voyons au moins quatre différents chaque jour. Leur attitude fournirait facilement à quelque universitaire, matière à une thèse sur les effets de la peur. Tout y passe, la hargne, la timidité, l’ironie, l’humiliation, le mensonge, l’insistance, le sourire, le questionnement… et bien d’autres choses encore mais je ne suis pas en train d’écrire la thèse !

Certains veulent voir nos passeports. En principe ils n’ont pas à le faire, le contrôle des passeports revient à la police. Mais nous les montrons quand même. Souvent c’est l’occasion de parler des pays d’origine, pas seulement les nôtres, mais les leurs. Car parmi tous ces jeunes, beaucoup sont des immigrés de fraîche date, et l’armée leur offre l’intégration dans une société qui leur est encore un peu étrangère. Ou bien ils sont nés en Israël et regrettent les plages d’Haïfa ou de Jaffa…

Au check point 56, il y a une porte latérale plus large, sans portique magnétique, par où passent les personnes qui ont de gros colis, qui sont malades, les femmes enceintes qui craignent les détecteurs magnétiques pour leur futur enfant, un étudiant handicapé qui circule en fauteuil roulant, un vendeur de lait qui passe avec sa mule chargée de bidons, et les professeurs qui en ont fait une question de principe, « nous sommes des enseignantes, pas des terroristes ! ». Parfois tout va bien, dix fois, vingt fois, le soldat sort la clé et va ouvrir la porte pour faire passer une ou deux personnes et recommence 5 minutes après. Parfois, tout d’un coup, la clef a disparu, ou bien un ordre différent a été donné, plus personne n’a droit à la porte latérale, et commence une longue attente…

Un peu plus loin, il y a le check point 55 au-delà duquel les Palestiniens n’ont pas le droit de marcher. Un jour, alors que nous accompagnions un groupe en visite à Hébron, un de nos jeunes amis Palestiniens a pu passer, sans problèmes et pour la première fois depuis 6 ans, le CP 56. Mais au CP 55, « reconnu », il a été refoulé par la police qui était présente en plus d’un jeune soldat tremblant. J’ai raccompagné notre ami au CP 56 et lorsque je suis revenue au CP 55, le jeune soldat était seul et tremblait toujours. Il m’a arrêtée pour me dire : « Savez-vous pourquoi ce jeune homme ne peut pas passer ? Parce que les jeunes Palestiniens jettent des pierres sur nous ». Je lui ai fait remarquer que la réciproque était vraie aussi, de la part des « colons » sur les enfants de l’école par exemple, mais je ne l’ai pas convaincu.

Par deux fois, nous avons été témoins d’arrestations au check point. Récemment, un jeune, qui paraissait âgé de 16 ans environ, a essayé de passer un grand couteau. C’était sans doute un couteau de cuisine –il s’en vend dans les boutiques et dans les rues de « H1 » (la partie d’Hébron qui est sous autorité palestinienne)… Mais bien évidemment, on est vite soupçonné de vouloir s’en servir contre les militaires –et un témoin palestinien nous a déclaré que c’était ce que le jeune envisageait… Nous sommes restés là, impuissants. Un des soldats nous a accusés de toujours prendre des photos quand les Israéliens agissaient sur un Palestinien et jamais le contraire… Ils sont devenus un peu plus nerveux, arrêtant des gens qu’ils n’arrêtent jamais d’habitude parce qu’ils finissent par les connaître. La voiture de police est arrivée et a emmené le jeune, menotté, un bandeau sur les yeux. Il va rejoindre les 11000 Palestiniens emprisonnés pour toutes sortes de raisons, des plus graves et patentes, aux plus insignifiantes, si la société était civile.

Un jour de forte pluie, nous avons vu les jeunes soldats installer des briques devant l’entrée du check point pour éviter aux passants de se mouiller les pieds. Les mêmes, ce jour-là, ont informé une jeune femme enceinte qu’ils pouvaient la faire passer par la porte latérale et éviter ainsi les portiques magnétiques.

J’aurais une histoire à raconter sur chacun de ces jeunes soldats rencontrés chaque jour. Mais je voudrais laisser la parole à Ruth et Michal, qui militent dans l’association « New Profile » (nouveau profil), dont le but est : « to civilize israeli society in a context of demilitarization » (civiliser la société israélienne dans un contexte de démilitarisation). Pour elles, il s’agit du message le plus important, à diffuser largement en Israël Palestine comme dans tous nos pays d’origine.

Ruth a 6 enfants. En 1995, son fils aîné a 15 ans, il déclare qu’il ne veut pas aller à l’armée. Ça l’a angoissée. Elle faisait partie des « Women in black » mais elle ne savait rien des possibilités d’objection de conscience. Elle voulait aider son fils, elle craignait par-dessus tout qu’il aille en prison. Un groupe d’étude a été lancé, influencé par l’action des groupes de femmes en Afrique du Sud, pour parler de conscience et d’objection de conscience. En Israël, on peut être objecteur de conscience pour des raisons religieuses. Ruth a eu des problèmes avec les gens de son kibbutz. Il y a eu une manifestation de 150 personnes avec le slogan « plus jamais l’holocauste ». Pour son fils, la lutte a duré 6 ans et il n’est pas allé en prison. 7 avocats ont refusé de les défendre car ils ne voulaient pas se risquer sur le terrain de l’objection de conscience. On peut se défendre soi-même mais Ruth a pensé que ce serait trop difficile pour une mère. Enfin un jeune avocat a bien voulu les défendre et cela a duré trois ans, jusqu’à ce que son fils soit déclaré « inapte au service militaire ». Aujourd’hui, c’est plus facile d’être pacifiste.

Michal a 4 enfants. Son fils aîné est allé à l’armée il y a 6 ans, sa fille a refusé. Les garçons font 3 ans de service, les filles 2 ans. A 16 ans et demi, on est recensé, on fait ses classes militaires. Avant 16 ans on dépend du ministère de l’intérieur, après 16 ans du ministère de l’armée. En 2003, sa fille a affirmé son pacifisme, elle a demandé l’objection de conscience qui lui a été refusée. Elle est allée 4 fois en prison, 14 jours à chaque fois. Chacun voulait convaincre l’autre… La mère est restée sans nouvelles et c’est alors qu’elle a rencontré New Profile. Elle a pu rendre visite à sa fille, une seule fois, pendant 30 minutes. Après quatre emprisonnements, elle a eu droit au comité de conscience.

L’association apporte son soutien à toute forme d’objection en vue de la militance pour la démilitarisation. Le souci du qu’en dira-t-on et de l’avenir professionnel fait hésiter bien des jeunes, et New Profile diffuse des informations sur les alternatives à l’armée. Une hotline diffuse des informations sur l’objection pour quelque raison que ce soit. C’est ce qui fait la différence avec d’autres associations qui ont une idéologie ciblée. Le système éducatif ne signale pas les alternatives, c’est pourquoi l’association en fait un enjeu pour montrer que la militarisation n’est pas la seule issue. En 2004, on leur a demandé une étude sur les jeunes soldats et les Palestiniens ont fait la même étude sur les enfants soldats.

Actuellement, 28% des Israéliens ne font pas du tout leur service militaire, ce chiffre a augmenté de 3% en quelques années. Certains ont des raisons médicales. Beaucoup quittent l’armée après 6 mois. En tout, moins de 50% des jeunes participent réellement. La ligne téléphonique fonctionne énormément. Pendant la dernière guerre avec le Liban, une personne a eu 300 coups de téléphone en une seule journée.

Ecoutons la conclusion de Ruth :
« On fait perdurer le mythe du massacre… en fait Israël a un gros problème de violence domestique parce qu’il y a trop d’armes en circulation. On peut faire son service sans porter d’armes mais beaucoup de jeunes y sont forcés par la pression des officiers ou des parents. Il se pourrait qu’une loi sur la liberté de conscience soit bientôt votée. Le militarisme forcé est une forme d’esclavage. Israël a été créé pour être un Etat sûr pour les Juifs et c’est le moins sûr des Etats pour les Juifs ! La question clé que nous posons aux familles : « Est-ce que je vais me sentir plus en sécurité si je mets mon enfant en danger ? »

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